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Arts-chipels.fr

Hérétiques – Ils eurent foi en Dieu. Violèrent la Loi. Moururent sans éprouver de remords.

Hérétiques – Ils eurent foi en Dieu. Violèrent la Loi. Moururent sans éprouver de remords.

Entre intrigue policière sur les traces d’un Rembrandt perdu dans le port de La Havane, roman historique et réflexion sur les dérives de la religion ou de la politique, le roman de Leonardo Padura offre une plongée en eaux troubles dans un demi-siècle de vie cubaine où barbote sans gloire le souvenir d’un épisode peu glorieux de l’avant Seconde Guerre mondiale.

1939. Quelques mois avant l’invasion de la Pologne par Hitler, un tableau de Rembrandt disparaît dans le port de la Havane. Monnaie d’échange d’un marché de dupes, il devait acheter le droit d’asile d’une famille juive, les Kaminsky, ayant fui l’Europe avec la « bienveillante » tolérance de l’Allemagne. Cette famille, avec d’autres, avait tout laissé pour fuir la montée du nazisme et s’était embarquée sur un navire en route pour Cuba. Censé les accueillir contre monnaie sonnante et trébuchante, le gouvernement cubain s’était ravisé. Bien que le tableau ait changé de main, les familles étaient reparties. Les États-Unis puis le Canada avaient refusé d’accueillir les réfugiés alors contraints de retourner en Europe pour se retrouver sous la coupe nazie. Emmenés dans les camps d’extermination, ils meurent. Daniel, l’un des enfants Kaminsky, envoyé un peu auparavant auprès de son oncle Joseph, dit « Pepe » Cartera, émigré à Cuba de longue date, en réchappe.

2007. Le tableau qu’on pensait disparu avec ses propriétaires fait surface dans une vente aux enchères à Londres sans que l’identité du vendeur soit révélée. À partir de là les trames s’entrecroisent et se complexifient. S’emmêlent à loisir, et pour notre plus grande délectation, l’histoire de Daniel Kaminsky, celle de son oncle et de la famille qu’il se crée, pour partie d’adoption, celle de ses parents et celle de son fils, qui finance la recherche du vendeur du tableau. Elles font remonter la genèse de l’œuvre et la manière dont elle entre en possession de cette famille.

Cuba : plus qu’une toile de fond

L’amplitude historique du roman nous fait traverser la grand Histoire de l’île, de la dictature de Batista à l’époque contemporaine, en passant par la révolution cubaine et la période castriste, et bien sûr par la guerre froide. Leonardo Padura pose un regard sans complaisance sur la corruption qui règne non seulement dans les années 1940, mais aussi pendant après la révolution, sur les excès, les profiteurs de tout poil et la pénurie qui forme le quotidien des Cubains « ordinaires ». Un royaume de la débrouille, du peu, mâtiné d’une joie de vivre qui perdure néanmoins à travers les difficultés. Padura pose un regard sans complaisance sur les avatars de l’histoire cubaine et sur les difficultés pour les jeunes générations de trouver leur place dans cet univers : punks et marginaux font partie du paysage et le mal de vivre qu’ils expriment trouve aussi place dans le roman.

Retour vers le passé : une plongée dans le XVIIe siècle

L’aventure du tableau offre à l’auteur l’occasion de nous faire pénétrer dans la société hollandaise de l’époque de Rembrandt. Une société étriquée, rigoriste et bardée de principes dans laquelle un Rembrandt hors norme, au mépris des conventions, fait de ses servantes ses compagnes. Le temps de sa splendeur n’est plus. Adulé par certains mais lourdement endetté, l’artiste peine à trouver sa place. Sa Ronde de nuit a été fraîchement accueillie et seuls quelques beaux esprits le soutiennent encore. Rembrandt n’en continue pas moins de poursuivre opiniâtrement sa voie, entouré de ses apprentis dont on suit le travail quotidien de préparation des pigments et des fonds nécessaires à la réalisation des œuvres.

Dans la société commerçante et calviniste d’Amsterdam à cette époque, profondément normative et sectaire, la liberté de penser et de créer se doit de rester occulte. La trame romanesque rencontre encore une fois l’histoire. Un ancêtre de Kaminsky, passionné de peinture, ira à l’encontre des règles de la communauté juive. Faisant fi de l’interdiction de représenter la figure humaine, Elías Ambrosius veut à toute force devenir peintre. Bravant les interdits, il devient apprenti dans l’atelier du maître et se voit obligé de cacher ses travaux aux yeux de tous jusqu’à ce que la vérité éclate au grand jour et que la fuite soit son unique issue.

Affranchis et hérétiques

D’une revendication d’indépendance à l’autre, les positions « hérétiques » abondent et courent en filigrane tout au long du roman. Hérésie de Rembrandt, qui choisit de donner à Jésus, dans la préparation des Pèlerins d’Emmaüs, les traits du jeune juif apprenti. Hérésie double du jeune Elías qui prête son visage à cette évocation et s’aventure sur le terrain de la représentation de la figure humaine proscrite par sa religion. Hérésie de Daniel Kaminsky, amoureux d’une non-juive qui renie sa communauté, se convertit au catholicisme par amour avant de retourner au judaïsme lors de son exil à Miami pour des raisons matérielles. Hérésie de « Pepe », amoureux d’une goy dont il adoptera la famille et qu’il épousera finalement. L’ancien flic chargé par Kaminsky de l’enquête sur la réapparition du tableau n’échappe pas à la règle. Il a refusé les règles de sa « caste » pour se tenir à l’écart de la corruption et des compromissions.

Hérétiques, tous portent, chacun à son niveau, une partie des indignations et des refus de l’auteur : doute sur l’existence d’un Dieu capable de laisser faire les atrocités dont témoigne l’Histoire ; incompréhension face à l’acceptation passive des juifs confrontés à leur destin ; révolte contre ces sociétés qui excluent, excommunient, chassent les frondeurs ou les hétérodoxes qui ont la témérité de penser différemment ; caractère inacceptable de la situation cubaine, qui conduit des adolescents à marginalité, à la drogue, parfois même au suicide. Mais Dieu ne nous a-t-il pas faits libres ?

Dans le foisonnement de l’écriture

Baroque et sensuel apparaît le style de Padura. Ses femmes sont pulpeuses, ses alcools forts, ses contrastes accentués. Les couleurs sont intenses, les parfums lourds, les saveurs épicées, le trait acéré. Cuba palpite dans les milliers de détails qui émaillent le récit : la difficulté d’obtenir une voiture lorsqu’on continue d’affirmer ses croyances catholiques en plein castrisme, le dénuement qui est le lot des Cubains ordinaires, les passeports qu’on achète, qui côtoient le dressage de coqs de combat et les soûlographies du Bar des désespérés. Une impeccable construction gouverne cependant l’ensemble : les niveaux se succèdent mais ne se mélangent pas.

De digression en digression, l’intrigue policière progresse vers la reconstitution d’une histoire embrouillée dont les pièces se mettent progressivement en place. Mais il vient un moment où le prétexte – la recherche de l’histoire du tableau – devient accessoire tant ce qui l’entoure est passionnant. On se laisse prendre à ce récit mosaïque qui se promène dans le temps et l’espace et fait revivre avec sensibilité et finesse, au travers de la fiction, quelques pages de la grande Histoire. On ne voit bien qu’avec le cœur. C’est ce que ce roman porte magnifiquement.

 

Hérétiques de Leonardo Padura

© Editions Métailié pour la traduction française

Publié en Livre de poche, 2016

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