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Arts-chipels.fr

Looking for Lulu – Une femme fatale pleine de surprises

Looking for Lulu – Une femme fatale pleine de surprises

Il en est des grandes pièces comme des grandes œuvres de la musique : chaque interprétation lui apporte un supplément d’âme. Looking for Lulu ne fait pas exception à la règle. En prenant le contrepied de l’image de la fascinante mangeuse d’hommes au destin tragique pour donner du personnage une vision plus nuancée et plus complexe, Natascha Rudolf et Sabrina Bus déboulonnent un mythe, mais en même temps elles le réinventent.

Nous avons tous gardé en mémoire l’image de Louise Brooks en femme perverse et irresponsable dans le très beau film muet de Georg Wilhelm Pabst tout comme la vision très formalisée d’Alban Berg qui fait de Lulu le réceptacle des fantasmes masculins et le signe de la décadence de la société moderne. La démesure de la femme fatale, mante religieuse et victime expiatoire tout à la fois et sa charge symbolique y prenaient le pas sur l’aventure de la femme, d’une femme. Dans Looking for Lulu, si ces thèmes restent présents, on y trouve plutôt une vie de femme broyée par la société, qui choisit sa vie mais ne sait plus faire la part entre le modèle qu’on lui a plaqué sur le dos, ce qu’elle est et ce qu’elle voudrait être.

Loin des sentiers battus

Le décor et les costumes sont là pour le dire. Ni ors ni faste ni luxe : nous sommes dans le presque rien d’une tragédie quotidienne. Lulu se promène presque nue, en cocotte affriolante, les vêtements sont de rebut ou presque, les chaises d’une banalité sans équivoque ; un escabeau sert de piédestal, la table, démesurée, est scène, lit, lieu d’un festin où se consomme la femme. Seule une aire de jeu réfléchissante au sol rappelle les miroirs des salons sur lesquels joue la lumière. Ici l’attention se concentre sur les comédiens et sur les rapports violemment physiques qu’ils entretiennent entre eux. Ici le désir est nu, sans fioritures. Ici la séduction a disparu au profit De la réalité brute d’une peinture sans fard d’une société agressive, destructrice.

Une interprétation de femme

Lulu, dans le texte de Wedekind, est une femme adulée du Tout-Berlin. Affolante, entretenue, riche, elle collectionne les amants et les maris, avant de s’enfoncer progressivement dans le crime et la déchéance. Montant un père et son fils l’un contre l’autre, jouant des rivalités de mâles, elle sème sur son chemin la mort et la discorde avant de devenir la victime ultime de ce jeu où Éros et Thanatos forment un couple indissociable. Sa liberté ne peut la conduire qu’à la mort. Devenue putain de rue à Londres, elle finira sous les coups de Jack l’Éventreur.

À cette vision, Natascha Rudolf et Sabrina Bus préfèrent une vision de femme, moins roman noir. Oubliés la coiffure élaborée, les vêtements de luxe, l’or des moulures et le scintillement des lustres : Lulu pourrait nous ressembler, n’était la formidable vitalité qui émane d’elle et cette inconscience qui est peut-être un moyen d’imposer au monde sa forme de refus des règles. Elle se laisse voir sans apprêt, s’enthousiasme et raille, laisse percer l’être sous l’apparence. Femme brisée qui brise à son tour tout ce qui l’entoure, actrice de sa propre déchéance puisqu’elle ne peut la fuir.

Ce qui est fascinant, ce n’est plus uniquement sa petite personne, starisée, mais le ballet de prédateurs qui tourne autour d’elle et se resserre au fil du temps. Elle joue avec eux mais en est en même temps l’objet. Bourreau et offrande sacrificielle, elle est prise dans les mailles du filet des codes sociaux en même temps qu’elle les dénonce. Ces habits trop grands dont la société la revêt ne peuvent que lui être fatals. Mais ce n’est pas parce qu’elle serait exceptionnelle. Elle est femme, simplement, et à ce titre victime.

Une « tragédie-monstre »

La démesure et la contestation des normes étaient au cœur même de la pièce de Wedekind. Composée au tournant des XIXe et XXe siècles, la pièce, dans ses outrances, est imprégnée de cette conscience aiguë de la décadence qui nourrit l’époque, les sécessions viennoise et munichoise entre autres, et un révélateur admirable du délitement des valeurs de la fin du siècle. Mais sa démesure réside aussi dans l’attitude de Wedekind qui la reprend et la remanie sans cesse, s’oppose à l’hostilité bourgeoise et à son outil, la censure. Elle tient enfin au projet même de la pièce, avec ses cinq heures et ses quarante personnages, comme si pour dire la vacuité tragique de la comédie humaine, il fallait un outil démultiplié, éclaté, excessif, à la dimension du drame qui se noue.

De cet objet hors norme ne demeurent que moins de deux heures, qui concentrent l’action, et une fin qui se démarque de celle de Wedekind. Lulu ne tombe pas victime de l’Éventreur mais de tous ces hommes qui tournent autour d’elles et l’enserrent finalement jusqu’à l’étouffer. N’en demeure pas moins présente la force crue de ce texte où sexe, argent et mort forment un triptyque infernal d’où Lulu ne peut s’extraire. Tel est le sens de la tragédie au sens antique du terme : Lulu ne peut échapper à son destin.

Du rire et des larmes

Dans ce grand carnaval de la société où s’agitent les pantins archétypaux de la société masculine, le bouffon côtoie le drame. Toute en contrastes, en clairs-obscurs violents, en oppositions éclatantes, en absence de demi-mesures, la pièce entraîne le spectateur dans sa danse de mort inéluctable. Le travail des acteurs, homogène et de qualité, donne au spectacle une unité remarquable. Quant à Sabrina Bus, Lulu insolite en petit bout de bonne femme éclatante de vie bien éloignée du poncif de la femme fatale et prise au piège d’un monde dont elle ne parvient finalement pas à tirer les ficelles, elle est tout simplement épatante.

 

Looking for Lulu d’après La Boîte de Pandore de Frank Wedekind

Adaptation : Natascha Rudolf et Sabrina Bus

Mise en scène : Natascha Rudolf

Avec Sabrina Bus, Brice Beaugier, Benoît Hamelin, Alexandre Jazédé et Olivier Boudrand.

Compagnie Le Véhicule – 18, rue Beccaria – 75012 Paris

Pendant le Festival d’Avignon (relâches les 12, 19 et 26 juillet)

Espace Roseau – 8, rue Pétramale – Avignon (Tél. 04 90 25 96 05)

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