Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

La collection Bridgestone à l’Orangerie. Quand le Japon adopte l’art européen

La collection Bridgestone à l’Orangerie. Quand le Japon adopte l’art européen

La fermeture pour travaux du musée Bridgestone à Tokyo permet la venue à Paris d’une partie de cette collection exceptionnelle qui compte aujourd’hui plus de 2 600 œuvres. Constituée à partir des années 1920 et rassemblée par trois générations de la dynastie industrielle Ishibashi, elle épouse une part de l’aventure de l’art occidental, de l’impressionnisme aux années 1970.

La sélection de quelque soixante-dix œuvres présentée par le musée de l’Orangerie retrace les différentes phases d'acquisition des œuvres, de la peinture yôga - des peintures nées de la récupération par les artistes japonais de la tradition picturale européenne – jusqu'aux peintres contemporainsZao Wou Ki, Soulages, Fautrier, des Japonais du mouvement Gutaï, Hartung, Pollock – des années 1920 à 1970 environ...

Tout commence avec l'ère Meiji (1868-1912) qui succède à l'époque d'Edo. Cette période marque la fin de la politique d'isolement du Japon et son ouverture sur le monde occidental. Les artistes japonais ne sont pas en reste et visitent 1'Europe. Quand Shôjirô Ishibashi, le fondateur de la dynastie Bridgestone – traduction anglaise du nom de la famille – commence à collectionner les œuvres dans les années 1920, il est un homme de son temps qui s'ouvre sur l'Occident.

D’un art japonais à la sauce européenne à l’art européen

Shôjirô Ishibashi aborde d'abord l'art européen au travers de l'œuvre de ces peintres japonais « sous influence », qui créent ce qu'on appelle alors la peinture « yôga », avant de remonter à la source : l'art européen. La peinture yôga, vue avec nos yeux européens, peut sembler manquer de personnalité et un grand nombre d'œuvres semblent de pâles imitations, plus ou moins bien digérées, de l'art occidental. On aimerait que se fasse une osmose plus profonde entre les traditions artistiques orientale et occidentale. Ce n'est pas le cas excepté pour quelques œuvres qui tirent leur épingle du jeu. La Nature morte au chat (1939-1940) de Foujita, entre dessin et peinture, peut apparaître comme la fusion du réalisme magique européen avec la technique japonaise de l'estampe – il faut rappeler que Foujita vivait à Paris et fut rattaché, en son temps, à l’« école de Paris ». Cette nature morte – bien dans la tradition européenne – qui présente sur une table des fruits d'automne et des crustacés acquiert un statut d'étrangeté au travers de ce double filtre. L'introduction dans cette scène d'un oiseau, voletant en liberté, que guette, caché derrière la table, un chat qui aimerait le tuer dit assez la cruauté du temps. Quant aux Trois chevaux paissant de Hanjirô Sakamoto (1932), ils rappellent, mais dans un registre coloré plus sourd, moins vigoureux au niveau des formes, les Chevaux de  Franz Marc. La dissolution de la forme dans la couleur, dans ce tableau, témoigne d'une vraie démarche, autonome, même si on peut penser que la recherche reste inaboutie.

Orient-Occident : un fil conducteur permanent

La relation Orient-Occident  demeure en filigrane tout au long de l'exposition. La Nature morte à la tête de cheval de Gauguin (1886, acquise en 1986), témoigne, avec sa poupée et son éventail japonais, de l'engouement européen pour le japonisme – Gauguin reprendra aussi à l'art japonais, dans d'autres œuvres, le découpage en zones colorées bien délimitées et le basculement de la perspective vers un aplat en deux dimensions –  tandis que les expériences picturales de Kazuo Shiraga (Kannon Fudara Jodo, 1972), qui se suspend au-dessus de la toile pour tracer, d'une main sûre, un parcours non figuratif, sans repentir, reprend les leçons de Pollock et de l'expressionnisme abstrait.

La collection Bridgestone à l’Orangerie. Quand le Japon adopte l’art européen

Étonnant Daumier

Succèderont au« yôga »quelques grandes pages de l'histoire de l'art européen: du pré-impressionnisme à l'art abstrait. Aux côtés de Corot et Millet, figure un Cerf courant dans la neige (1856) de Courbet, de toute beauté. La tache brune du cerf qui troue la neige donne à l'animal une force peu commune. Tout aussi remarquable est le Don Quichotte dans la montagne de Daumier. Daumier est plus connu pour ses caricatures que pour ses peintures et pourtant, ces œuvres-là impressionnent par leur modernité. Elles témoignent d'une  audace incroyable pour son temps. Aucun souci de réalisme ne s'y exprime. Tout est mouvement, urgence de la couleur, geste jeté. Le chevalier à la triste figure n'échappe pas ici à cette définition. Sur un fond de ciel incendié, il apparaît, silhouette longiligne tracée à gros traits sur son cheval au premier plan, tandis qu'au loin, à l'arrière-plan, trottine Sancho Pança. Il faut imaginer que nous sommes plusieurs décennies avant les audaces d'un Degas. On comprend que, trop en avance sur son temps sur le plan pictural, Daumier n'ait pas fait recette en tant que peintre. Et pourtant, c'est dans la peinture que se révèle le plus, à mon sens, son génie.

Un bel ensemble impressionniste

Pour les impressionnistes, il y a dans l'exposition des Renoir, Sisley et Pissarro, assez fidèles à eux-mêmes. Plus remarquable est une scène de petit format de Bal à 1'Opéra de Manet, assez impressionnante, toute en petites touches rapides, nerveuses, esquissant des figures, des silhouettes, des mouvements de robes, où l'on retrouve ces noirs qui sont un peu la marque de fabrique du peintre. Les Degas, toujours étonnants dans son travail au pastel, saisissent l'immédiateté, le moment fugitif. L'exposition montre quelques Monet intéressants, dont des Nymphéas; l'un, de 1907, décolle du réel pour exploser dans des teintes qui vont du rose à l'orangé, tout comme un Crépuscule à Venise (vers 1908) où l'île de San Giorgio Maggiore apparaît dans le lointain, noyée de feu. Quant à son Inondation à Argenteuil, elle évoque la série des Peupliers, avec ses arbres longilignes dressés sur des paysages aux teintes douces. Il y a enfin un joli Jeune homme au piano de Caillebotte, un portrait de son frère très intéressant dans sa construction  légèrement en plongée et en biais. Le sol semble se redresser vers le fond du tableau où s'opposent la zone claire de la partie gauche, éclairée par la fenêtre, et la droite qui recule vers le fond de la pièce. L'arrêt sur image que matérialisent les doigts suspendus au-dessus du clavier est lui aussi remarquable.

La collection Bridgestone à l’Orangerie. Quand le Japon adopte l’art européen

Postimpressionnistes et après

Les postimpressionnistes ne sont pas moins passionnants. De Gauguin, de la période de Pont-Aven, les Foins (1889), tout en grâce colorée, introduit un petit chat dans le coin gauche qui vient jouer les trublions et perturber le thème. La puissance de Cézanne s'exprime dans son Autoportrait au chapeau comme dans sa Montagne Sainte-Victoire et Château noir (vers 1904-1906). Le Château noir explose dans ses jaunes orangés sur la richesse des bleus qui occupent la moitié du tableau et les verts mâtinés de bleu de la forêt. La lumière qui traverse en biais, du haut gauche vers le bas à droite, tout le tableau décale la perception traditionnelle qu'on  peut avoir du paysage. Dans cette bande lumineuse émergent les éléments marquants : la Sainte-Victoire et le Château noir. Comme toujours chez Cézanne, l'orientation des touches en petites bandes diversement inclinées, caractéristique de l'artiste, donnent à l'œuvre son mouvement.

Côté sculpture, je passe sur Rodin et Bourdelle – ou même sur Giacometti, fidèle à ce qu'on en connaît ­ pour mentionner un très beau Torse aux formes épurées de Zadkine, taillé en trapèze et sur lequel un bras et une main apparaissent  non en relief mais gravés, comme une indication, dans la masse du buste. Parmi les sculptures figurent aussi le célèbre Baiser (1907-1910) de Brancusi, avec ses deux têtes massives unies des lèvres et des yeux tandis que les bras de chaque personnage se referment sur l'autre.

Je passe sur Signac, Gustave Moreau, le Douanier Rousseau, Maurice Denis, Dufy ou même Modigliani qui retiennent assez peu l'attention, ou sur un Soutine (le Grand arbre dans un village du Midi, vers 1924-  1925) aux maisons expressionnistes et déstructurées, sans surprise.

Une remarquable sélection moderne

La section consacrée à l’art moderne comporte des œuvres tout à fait remarquables. Tout d'abord une Étude de dune pointilliste, crête à gauche (1909) de Mondrian, très « essentielle », qui répond à une Île (1932) tout aussi minimaliste de Paul Klee. La simplicité apparente de ces deux œuvres - un fond de couleur plus ou moins découpé, traversé de points ou de taches de couleurs plus ou moins larges et choisies avec soin qui en modifient la nature – séduit tout en invitant à la réflexion.

Les Matisse sont sans grand choc esthétique, mais bien dans la facture de l’artiste avec un Atelier du peintre remarquable, mais deux Picasso aussi divers que beaux interpellent : le premier de la période cubiste, Bouteilles de marc de Bourgogne, verre, journal (1913), dans des teintes sable et terre, utilise papier collé, huile et sables et laisse transparaître les pages imprimées du journal sous la surface ; le second, un Saltimbanque aux bras croisés (1923), marque un retour de Picasso au dessin, très présent dans cette œuvre où personnages et décor sont définis par le trait. Le caractère pensif, assez triste, du persom1age, où on s'accorde à reconnaître Picasso, est renforcé par le contraste extrêmement lumineux de son costume. Œuvre qui dit son inachèvement en même temps qu'elle apparaît comme terminée, elle laisse apparente sur le côté gauche du tableau l'ébauche d'une silhouette de femme qui pose une main sur l'épaule  du jeune homme: une amante disparue qui laisse le jeune homme à sa solitude? une partenaire évanouie dans les sables du temps? morte peut-être? La trace de l'absence ou celle de l'inachèvement acquièrent souvent dans les œuvres un caractère particulier, plus « vrai ». Toujours est-il que celle-ci dégage une intense et émouvante fragilité.

Un goût pour l’abstraction

Les dernières peintures exposées rassemblent art informel, abstrait et expressionniste : deux Fautrier d'époques différentes – une Tête d'Otage  de 1945 et une œuvre purement graphique des années 1960 –, un Hartung où le grattement de la peinture, plus ou moins marqué, dessine des variations dans lesquels le regard s'égare, un Pollock de la période « dripping » où l'on croit voir émerger des figures. Et surtout, magnifique dans son format géant incendié de bleu, ce 07.06.85 de Zao Wou Ki qui suggère un paysage d'hiver, une éruption volcanique, ou le moment propice à une rencontre du troisième type... La délicatesse avec laquelle la matière s'installe dans la toile, où elle se fait tantôt résille arachnéenne, tantôt gouttes en pluie parcimonieusement déposées sur la toile est un véritable enchantement.

Au total, un joli parcours construit au fil du temps non pas par un seul homme mais par plusieurs générations, chacune venant enrichir la précédente dans le domaine qui lui est propre tout en lui ajoutant une terminaison supplémentaire, une excroissance nouvelle.

Tokyo-Paris. Chefs d’œuvre du Bridgestone Museum of Art, Collection Ishibashi Foundation

5 avril – 21 août 2017. Tlj sauf mardi, 9h-18h.

Musée de l’Orangerie – Jardin des Tuileries, Place de la Concorde – Paris

Tél. 01 44 77 80 07. Site : www.musee-orangerie.fr

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article