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Arts-chipels.fr

Je danserai si je veux, un film de femme palestinienne. L’admirable courage de la désillusion.

Je danserai si je veux, un film de femme palestinienne. L’admirable courage de la désillusion.

Le film réalisé par Maysaloun Hamoud met en scène de trois jeunes Palestiniennes qui incarnent les problèmes auxquels sont confrontées ces femmes aujourd’hui dans leur propre communauté… Un portrait-charge virulent et douloureux.

Réalisé grâce à des fonds israéliens, le film et sa réalisatrice ne se sont pas fait que des amis. Menaces de mort, accusations d’« hérésie » accompagnent cette dénonciation sans complaisance de la communauté palestinienne. « Nous sommes doublement opprimées : nous sommes des Palestiniennes, une population faible et victime de discrimination ; et nous sommes des femmes, vivant dans une société patriarcale qui nous voit souvent comme un punching bag pour les hommes, dont l’honneur a été piétiné par l’hégémonie israélienne et qui cherchent quelqu’un à dominer pour retrouver leur virilité. »

Trois personnages, trois situations critiques de femmes

Le film présente trois profils de femmes, très différents rassemblés un peu par les hasards de la vie : la nécessité de partager un appartement. La première est une jeune avocate, moderne, séduisante, très libre, et profitant d’une vie à l’occidentale. La deuxième a un look un peu trash, anneau dans le nez, piercing et tatouages. Elle ne trouve sa place nulle part. La troisième est une jeune étudiante en informatique qui porte le voile et ne laisse jamais une mèche de cheveux dépasser. Elle est fiancée dans son village et le promis, qui voit dans cet appartement un lieu de perdition, voudrait l’arracher au lieu et la placer sous sa coupe. Avec douceur, timidité, mais opiniâtreté, elle résiste. Un soir, alors qu’elle est seule avec son fiancé, celui-ci la viole. Voilà pour le religieux pur et dur et donneur de leçons. Les trois femmes se ligueront pour faire annuler le projet de mariage en piégeant le futur mari.

L’avocate, qui écarte les propositions d’un de ses collègues juifs au motif que la famille du garçon la rejetterait, tombe amoureuse d’un jeune Palestinien. Il a vécu aux Etats-Unis et semble partager sa manière de voir et de vivre. Cependant, il refuse de lui présenter ses parents et elle découvre progressivement que, sous ses dehors « libérés », il est en fait aussi traditionnaliste que les autres. Il n’a pas le courage d’affronter sa famille et se contente d’une libération de façade. Elle finira donc par couper court à tout contact et par rompre avec lui.

La dernière, qui traîne son mal-être, serveuse dans un bar, fait croire à ses parents qu’elle vit de la musique. Elle rencontre un beau jour une jeune femme dont elle tombe amoureuse. Celle-ci la révèle à elle-même mais la quitte pour aller faire carrière à l’étranger.

L’insoutenable pesanteur du communautarisme

Ce portrait d’une société palestinienne amoindrie qui se réfugie dans ses valeurs « traditionnelles » est intéressant, et juste. Ces jeunes femmes entretiennent avec leur communauté une relation complexe, faite d’attachement et de rejet. Caché sous une couche épaisse de gentillesse et de chaleur familiale, le poids des traditions n’en est pas moins insupportable, la surveillance de tous les instants, le chantage réel. Ces jeunes femmes, confrontées à un système coercitif rendu plus contraignant encore par un communautarisme qui s’est ossifié, refermé sur des valeurs rétrogrades, sont incapables d’exprimer dans leur famille leurs élans, leurs aspirations, leurs problèmes. Le vécu affleure dans toutes les scènes. Et la désespérance… car ce violent réquisitoire contre le sort réservé aux femmes par la communauté palestinienne reste une mise en accusation sans perspective.

Le chant amer de la désespérance

C’est là que le bât blesse. Si le portrait dressé reflète la réalité – ou tout au moins celle vécue par les femmes palestiniennes modernes, qui travaillent, font des études, et échappent ainsi à la fonction qui leur est dévolue de femme au foyer, victime désignée de la toute-puissance masculine –, le film appartient-il au domaine du documentaire ou à celui de la fiction ? Il pose en tout cas de manière aiguë la question de la fonction et de la responsabilité du cinéma dès lors qu’il pointe du doigt les dysfonctionnements de la société. Et plus particulièrement sur le sujet délicat qu’est l’islam aujourd’hui.

On a du mal en effet à comprendre la manière dont le film s’achève au regard de la mise en accusation virulente qu’on a vu se développer tout au long. Car comment interpréter cette fin qui ne livre que le désespoir ? Les hommes sont définitivement rangés, sans espoir de changement, dans le rôle qui leur est assigné par la communauté, de machos protégés par elle, évoluant à l’abri des traditions qui les protègent. Quant aux femmes, sur le balcon où elles se rassemblent, chacune s’abîme dans sa solitude sans qu’aucune solution soit proposée, ou même esquissée. Devant ce désespoir complet, quelle leçon tirer ? Qu’il aurait mieux valu pour ces femmes rentrer dans le rang, même si clairement le propos du film est la revendication d’un droit à l’existence ?

La fin conforte cette impression de non-fiction qu’on éprouve tout au long de l’histoire. Le film n’est pas un documentaire puisque la situation est fictionnelle et les personnages archétypaux, mais ce n’est pas non plus une fiction véritable, avec une esthétique qui en fait du cinéma. La dénonciation ne débouche que sur le vide et la solitude. Ce témoignage-crachat pose un problème quant à la fonction du film par rapport à la motivation qui lui a donné naissance. Un homme, musulman, aurait pu, au sortir de ce film, en tirer la leçon que ces femmes font, d’une certaine manière, leur propre malheur et y trouver matière à raillerie. Néanmoins, à voir la réaction des beurettes assises à côté de moi, il me plaît de croire que, pour les femmes, le message était clair…

Une ouverture plus optimiste – on pense à cet égard à certains films iraniens qui montrent une société où hommes et femmes n’évoluent pas seulement de manière antagonique –, ou l’expression plus affirmée d’une solidarité entre femmes auraient indiqué l’existence possible d’une issue positive.

Bar Bahar – Je danserai si je veux de Maysaloun Hamoud

Film palestinien, israélien, français – 2017

Avec Mouna Hawa, Sana Jammelieh, Shaden Kanboura

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