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Arts-chipels.fr

Shaman et Shadoc ou l’histoire de deux rats qui jouent au chat et à la souris

Shaman et Shadoc ou l’histoire de deux rats qui jouent au chat et à la souris

paire de souliers. Mais leur rencontre était-elle si accidentelle ? Plaisir de la langue et de l’interprétation se conjuguent pour faire de ce spectacle un beau moment de théâtre.

 

Un homme dépenaillé, chevelure en bataille, verbe haut, croise sur son chemin un Monsieur tout-le-monde, réservé, effacé et timide. Le clochard a mal aux pieds dans ses chaussures trop petites… S’impose à nous le souvenir de Vladimir et Estragon, les clochards célestes qui attendent l’improbable Godot. Comme dans Godot, ce n’est pas à la surface des choses qu’il faudra s’intéresser, mais à ce qui court dans les profondeurs.

 

Duo pour l’enfer

Les cartes sont rapidement rebattues car le clochard, Shaman, est en fait immensément riche. Entre ces deux personnages se tisse un lien dont il semble difficile d’apprécier la nature réelle, faite de mépris, de colère, de haine mais aussi de dépendance. Lorsque l’un se fâche, l’autre revient à la charge. Lorsque l’autre s’éloigne, le premier part à sa recherche. Shaman élève avec amour un couple de rats. Il appartiendra à Shadoc de les tuer.

Au fil du temps se dévoile l’histoire de ces deux personnages et ce qui les lie. Shaman, dont la mère est morte en le mettant au monde, a été écarté par son père et réduit de vivre dans une cave avec des rats. Sa sœur, objet de la passion paternelle, une passion malsaine, s’est finalement échappée de la maison familiale. Shadoc, lui, avait trouvé l’amour quand sa femme a péri dans l’incendie de l’immeuble où ils vivaient. Un incendie criminel qu’on découvrira allumé par Shaman qui ne pardonnait pas à sa sœur de l’avoir abandonné…Chacun poursuit l’autre dans ce jeu de chat et de rat-souris où ils sont l’un et l’autre la proie et le chasseur, le tortionnaire et le supplicié.

 

Drame et comédie

On rit beaucoup de cette comédie grinçante où les mots d’humour abondent. Elle naît du regard désabusé et critique de Shaman, qui décrit le monde à travers ses commentaires vus d’en dessous, du monde souterrain qui grouille sous la surface. Il est, comme son nom l’indique, le devin extralucide qui nous contemple. Juste retournement des choses : cette fois, ce sont les humains qui sont mis sur la sellette. La farce s’alimente au regard faussement innocent et petit-bourgeois de Shadoc, au nom prédestiné d’une population de dessin animé, pompante et pompant tous les jours que Dieu fait et en toutes circonstances. Elle mûrit et éclot dans la situation qui met les deux personnages face à face, duettistes complémentaires – l’un dans le registre de la dérision, l’autre dans celui du candide.

 

L’espace du théâtre

Les dialogues entre les deux personnages sont entrecoupés par l’apparition d’un personnage féminin, à la fois chœur antique commentant l’action sur le mode humoristique, mais aussi pur objet de langue, cultivant les chuintantes dans des métaphores « chatesques ». Nous sommes dans le domaine du jeu et l’écriture s’attache à nous charmer, toute en vocables chatoyants qui charpentent les intervalles séparant les chapitres d’amour vache qui rassemblent Shaman et Shadoc. Résolument drôles, ils empêchent la pièce d’évoluer vers le drame seul – une conception du théâtre comme Victor Hugo l’aurait aimée.

La réalité croise parfois le théâtre comme lorsque Shaman propose à Shadoc de torturer son rat en lui envoyant des décharges électriques de plus en plus fortes à mesure qu’il commet des erreurs successives. On n’oublie pas en effet cette expérience, faite par des humains pour des humains pour tester les réactions des hommes et qui peuvent transformer, par simple obéissance, n’importe qui en tortionnaire.

Ainsi, dans nos deux clochards d’un nouveau genre, c’est le monde qui se joue, avec ses grands comme ses petits faits, ses petites trahisons comme leur inscription dans l’histoire.

 

Shaman et Shadoc ou l’imposture des rats, pièce écrite et mise en scène par Pierre Margot

avec Guillaume Orsat

et en alternance, Xavier Béja ou Pierre Margot,

Céline Legendre-Herda ou Julie Allainmat.

Collaboration artistique : Claire Guyot

Dramaturgie : Anne Massoteau

Musique : Nathalie Miravette

Lumière : Charly Thicot

Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard – 75004 Paris

Tél. : 01 42 78 46 42. Site : www.essaion-theatre.com

Du 9 mars au 13 mai 2017, du jeudi au samedi à 21h30

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