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Arts-chipels.fr

Michael Kohlhaas. Un one-man-show plein de bruit et de fureur, mené à train d’enfer.

REPRISE

Michael Kohlhaas. Un one-man-show plein de bruit et de fureur, mené à train d’enfer.

C’est un exercice de style assez ardu que de tenir la scène dans le moindre décor ni accessoire durant une heure et quart. Pari tenu pour Gilbert Ponté qui incarne cette curieuse histoire d’un tranquille éleveur de chevaux qui réclame justice envers et contre tout et dont l’honnêteté sourcilleuse finit par virer à la violence aveugle et meurtrière.

 Cette même nouvelle avait déjà servi de trame à un film bien sombre, interprété par Mads Mikkelsen. L’histoire est celle d’une spoliation dont les conséquences tournent au drame. Michael Kohlhaas, prospère et heureux en ménage, se trouve en butte à la morgue d’un noble qui trouve le moyen de lui confisquer deux de ses plus beaux chevaux. Convaincu de son bon droit, notre éleveur, en dépit des avertissements qui lui sont donnés, remue ciel et terre pour récupérer son bien et obtenir réparation. Son épouse, partie prenante, finit par en mourir. Notre homme liquide alors ses biens, se sépare de ses serviteurs et de ses enfants et se mue en brute sanguinaire, incendiant et pillant avec sa bande les lieux qu’il investit. L’agneau est devenu loup, le rigoriste s’est mué en extrémiste, l’homme du droit en hors-la-loi. Conscient à la fin de ses dérives, il acceptera d’être exécuté pour ses crimes, même si ceux-ci furent au départ la conséquence d’une injustice qui est finalement reconnue.

De la raison à la passion

On ne navigue pas dans les eaux calmes d’un moralisme de bon ton mais sur une mer de plus en plus agitée que mouvementent des vents violents. Une mer romantique où l’excès devient la règle. L’individu de bonne foi – dans tous les sens du terme – laisse progressivement la place à un monstre de la démesure, excessif, emporté, sans pitié. Et le théâtre va montrer cette déchirure, cette faille qui s’agrandit à l’emplacement du cœur pour devenir béance, ces blessures qui se mettent à bouillonner. Il nous fait assister à la transformation de cette victime en prédateur, au dé-chaînement des émotions et des passions que suscite la simple différence de statut social.

De multiples facettes pour un auteur hors du commun

Toutes les interprétations sont ici possibles : marxisante, à la manière de Brecht, pour dire l’oppression du puissant sur le faible et la seule issue qui soit laissée à celui-ci, la violence. Métaphorique, dans cette lutte du Bien et du Mal qui ne permet plus de dire lequel des deux est de quel côté. Historique si l’on se réfère au XVIe siècle qui sert de cadre à l’histoire ou si l’on veut y retrouver les légendes de ces bandits de grand chemin, Mandrin ou Robin des Bois, poussés à la révolte par les abus dont ils furent victimes. Bref, pas une lecture univoque mais équivoque, qui écarte les jugements à l’emporte-pièce, manichéens, rassurants.

Le personnage Kleist lui-même est assez peu commun. Issu de l’aristocratie prussienne, fils de militaire, il passera sa courte vie (il meurt à 34 ans) en rébellion contre le sort qui lui est fait, animera deux revues littéraires avant de tuer la femme mariée dont il est épris, atteinte d’un cancer, et de se suicider à la suite. Quelques années auparavant, soupçonné d’espionnage par les Français sous Napoléon Ier, il avait été incarcéré au fort de Joux. « Vrai poète tragique de l’Allemagne », il est rejeté par Goethe à qui il présenta avec humilité sa Penthésilée – « je mets mon cœur à genoux devant vous » – et mis à l’écart par les Romantiques. Il faudra Nietzsche et les expressionnistes allemands pour que sa quête d’un absolu inatteignable et son « impossibilité de vivre » soient réellement entendus.

Seul en scène : c’est gonflé !

Quant au comédien et metteur en scène, Gilbert Ponté, qui porte ce texte exigeant et emporté, on peut le dire, il est gonflé ! Gonflé de prendre ce texte à bras-le-corps pour le faire vivre par la seule magie de la gestuelle et de l’intonation. Gonflé de ne pas s’entourer de grigris, d’accessoires. Gonflé d’affronter la scène seul, pour jouer tous les personnages sans la moindre musique pour ponctuer les épisodes, lui permettre de souffler ou accompagner le récit. Gonflé de se présenter à nous dans une tenue simple – chemise et pantalon noirs – pour nous conter cette histoire d’un certain temps et de tous les temps. « En découvrant la nouvelle de Heinrich von Kleist adaptée par Marco Baliani, j’ai voulu tenter de trouver une sobriété corporelle et me concentrer différemment sur la narration. J’ai pris conscience du besoin de rompre avec le spectacle spectaculaire et de risquer le minimalisme de la narration et du jeu corporel. Pas de décor, pas d’effet de lumière », écrit-il. Le pari est tenu pour cet adepte de Dario Fo, le père du « teatro-narrazione » à la fois récit et espace théâtral. Il mobilise toutes les ressources du jeu – le mime, le théâtre du mouvement, l’art clownesque, la commedia dell’arte – pour nous entraîner dans cette descente aux enfers qui se refuse à avoir des allures tragiques.

Vous l’aurez compris, ce spectacle, réduit à son essence, possède un écho inimitable.

Michael Kohlhaas, adapté de la nouvelle de Heinrich von Kleist

Adaptation : Marco Baliani. Traduction : Olivier Favier

Mis en scène et interprété par GilbertPonté (Compagnie La Birba)

Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard – 75004 Paris. du 23 janvier au 8 mai 2019, à 19h45

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