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Arts-chipels.fr

Une Amante anglaise portée par Judith Magre avec véhémence et passion

Une Amante anglaise portée par Judith Magre avec véhémence et passion

Peut-on encore faire écouter un texte au théâtre sans provoquer l’ennui ? C’est le pari que fait Marguerite Duras avec cette menthe au goût amer qu’affectionnent les personnages de ce drame insensé.

On connaît la fascination de Marguerite Duras pour les expériences limites, les histoires sans début ni fin, les développements qui laissent le spectateur ou le lecteur en suspens. Dans son parcours cinématographique, elle nous a habitués à ces fantaisies déroutantes. Dans le Camion, elle expliquait à un Depardieu qui ne semblait pas savoir quelle attitude adopter le film qu’elle aurait pu faire ; dans l’Homme Atlantique, le film était entrecoupé de longues séquences noires, comme une affirmation de la littérature comme anti-cinéma. Dans l’Amante anglaise, on ne saura pas davantage à la fin pourquoi Claire Lannes, femme oisive d’un fonctionnaire des chemins de fer, découpe un beau jour sa cousine germaine, sourde et muette devenue bonne à tout faire au foyer des Lannes, en morceaux qu’elle répand dans des wagons de marchandises, à l’exclusion de la tête, qu’on ne retrouvera pas.

Lorsque la pièce commence, Claire Lannes a reconnu son crime sans fournir aucune justification à cet acte barbare. Un homme – enquêteur, policier, psychologue ? – questionne tour à tour le mari et la femme.

Du fait divers à l’écriture

C’est un fait divers, on s’en doute, qui fournit à Marguerite Duras l’idée de cette trame. En décembre 1949, Amélie Rabilloux fracasse le crâne de son mari avec un marteau dit « de maçon », le dépèce et en jette les morceaux, soir après soir, dans des trains de marchandises qui empruntent tous le viaduc de la Montagne pavée, à Savigny-sur-Orge. Par recoupements, les policiers remontent à Mme Rabilloux, qui avoue le meurtre.

De ce fait divers, Marguerite Duras tire un monument de haine pure contre la médiocrité et la mentalité petite-bourgeoise. Une colère froide contre ce monde sans espoir d’amours déçues et de faux-semblants. Le couple Lannes n’est plus un couple depuis bien longtemps, mais il maintient les apparences aux yeux du monde. À l’évidence chacun supporte l’autre sans ignorer ses travers. Lannes se réfugie au café où il est quelqu’un, sa femme cherche l’amour ailleurs sans le trouver. Jusqu’à cet acte gratuit, sans motivation explicite, qui transforme Claire Lannes en une meurtrière sans raison autre que la nausée de cette vie qu’elle exprime et déverse dans son crime. Elle ne se justifie pas, elle n’a rien à dire que sa hargne qui sourd sous le calme apparent qu’elle oppose aux questions.

Une expérience limite aux frontières du théâtre

De cette pièce, Claude Régy, qui la créa en 1968, dira : « Avec l’Amante anglaise, j’ai découvert quelle immense libération il y avait à accepter de ne pas faire de théâtre ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un immense texte littéraire, à peine entrecoupé des questions de l’enquêteur-psychologue, un texte au long cours, comme un immense fleuve qui se déverse. Exercice difficile pour un comédien qui se voit privé du mouvement – on est dans un interrogatoire et n’existent rien d’autre que la parole et les parcimonieuses percées lumineuses qui éclairent les personnages – car il devient texte. D’ailleurs, Marguerite Duras affirmera : « Le jeu enlève au texte, il ne lui apporte rien. […] Je ferai un théâtre de voix, avec des arrêts et des reprises. »

Immenses comédiens

C’est sur cette corde raide que vont danser Judith Magre (Claire Lannes), Jacques Franz (son mari) et Jean-Claude Leguay (l’homme qui pose les questions). Nonagénaire peinant à se déplacer Judith Magre n’a rien perdu de sa force de tragédienne et de son verbe haut, incisif, tout en ruptures. Avec une voix qui monte dans les aigus avant de retourner à son timbre de basse, elle déborde d’une énergie vindicative qui force l’admiration, donnant à entendre l’inacceptable qui a conduit son personnage à ce geste sans justification. Assise sur une chaise, sans autre recours gestuel que quelques mouvements de mains, elle fait passer sur son visage aux yeux immenses et aux lèvres toujours très maquillées la rage rentrée qui l’a conduite à ce meurtre insensé. Quant à Jacques Franz, en petit-bourgeois soucieux du qu’en dira-t-on, falot, veule et soucieux d’éviter le scandale à tout prix, il montre le visage d’un homme assommé par un destin qu’il ne voulait pas voir.

Aller au théâtre pour écouter un texte sur un sujet de presque rien pourrait être une épreuve et, pour le spectacle, une gageure. Pari tenu. Merci, l’artiste !

 

L’Amante anglaise de Marguerite Duras

Mise en scène de Thierry Harcourt

Avec : Judith Magre (Claire Lannes), Jacques Franz (Lannes), Jean-Claude Leguay (l’homme qui pose des questions)

 

Du 25 janvier au 9 avril 2017, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame des Champs – 75006 Paris

Tél. 01 45 44 57 34. Site : www.lucernaire.fr

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