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Arts-chipels.fr

Les Fleurs bleues d’Andrzej Wajda. Un testament plutôt désespéré.

Les Fleurs bleues d’Andrzej Wajda. Un testament plutôt désespéré.

Les Fleurs bleues, dernier film du réalisateur tourné avant son décès, constituent un tragique plaidoyer pour les droits du créateur. Magnifique, ce film est aussi d’une amertume inouïe.

Wajda y raconte l’histoire de Wladislaw Stzreminski qui fut l’une des figures majeures de l’avant-garde picturale polonaise avant que le parti, au nom du sacro-saint réalisme socialiste, mette fin à toute velléité de modernisme et entraîne l’artiste peu à peu, inexorablement, vers la mort. C’est la longue descente aux enfers de ce peintre qui, au contraire de Malevitch, refusa de plier, fut limogé, interdit d’enseignement, rayé du syndicat des artistes et, de ce fait, privé des bons d’alimentation et de pension liés à cette appartenance, interdit d’exercer toute activité plastique ou de se procurer le matériel pour peindre. Cet homme, uniquement concentré sur son art, au point d’en négliger sa fille, avait de plus perdu une jambe et un bras à la guerre. Orgueilleux, arc-bouté sur ses positions, il s’isole peu à peu de tous ses soutiens, contracte la tuberculose et finit par mourir d’épuisement.

Un homme broyé par la mécanique stalinienne

On croirait à ce résumé lapidaire se trouver dans un atroce mélo où les mouchoirs sont de rigueur. Mais l’histoire est vraie et vous glace d’effroi plus qu’elle ne vous attendrit. Dans des teintes de gris et de bruns froids, dans une lumière terne, le long de façades d’immeubles atteints par la lèpre, dans des intérieurs qui suent le dénuement et les accumulations de bric et de broc, on suit cette lente descente aux enfers dont on sait dès l’abord qu’elle est irrémédiable. Wajda dénonce la mécanique implacable de l’idéologie stalinienne, qui trouve pour tuer une arme indirecte mais imparable – couper les vivres – ; il offre en pâture au spectateur toute l’armada de la propagande, mise à nu, décortiquée jusqu’à l’horreur ; il étale au grand jour le système de coercition qui dépossède les individus de leur âme comme de leurs biens et les pourchasse jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il montre enfin le crime contre l’esprit que représente l’atteinte à la création.

La négation de l’artiste

 Stzreminski ne fut pas seulement un artiste de talent ; il fut aussi le défenseur infatigable d’un art moderne, non utilitaire, guidé par la seule exigence de la création, et le créateur du premier musée d’art contemporain en Pologne à Lodsz en 1934. Sa Théorie de la vision, écrite dans mes années 1950, peu avant sa mort, postulait qu’une image, imprimée sur la rétine, subsistait encore alors même que sa source avait disparu. Stzreminski est condamné à mort pour avoir affirmé haut et fort que « l’art dicte sa loi à la réalité » et pour avoir refusé d’assujettir l’art à l’utilitaire.

Boguslaw Linda, qui endosse admirablement le rôle de Stzreminski, livre une interprétation toute en finesse de cet artiste tourmenté qui se voit peu à peu dénier la qualité d’humain et s’enfonce progressivement dans la solitude et la maladie. Les jeunes gens qui l’entourent ont la beauté irradiante de cette jeunesse qui croit le monde ouvert avant que le rideau ne tombe. Quant à la fille du peintre, interprétée par Bronislawa Zamachowska, elle conserve la part de mystère de son personnage, à la fois attentif, affectionné mais critique.

La pesanteur sans grâce des années de plomb

Wajda porte sur ces années de plomb un regard lourd, sévère, sans complaisance. Pas d’envolée lyrique ni le moindre embryon d’espoir. Les élèves rebelles de Stzreminski sont arrêtés, emportés vers on ne sait où, ils disparaissent. Quant à la fille de Stzreminski, insolite fillette au manteau rouge et aux yeux immenses d’un bleu lumineux, elle voit sa mère, sculptrice, s’éteindre et récupère à grand-peine les derniers vestiges, non conformes, de son œuvre avant d’assister à l’agonie physique et morale de son père. Que pense-t-elle au fond d’elle-même, cette fillette qui vit en souliers troués et ment à son père en empruntant des souliers neufs pour cacher son dénuement mais défile fièrement, drapeau rouge à la main ? Que ressent-elle lorsqu’elle est chassée de chez elle pour faire place à un cacique du régime mais se réjouit de voir son comportement encensé par le ssystème ? Et où se situe Wajda pour ce qui vient après ?

On connaissait au réalisateur son sens critique et cette énergie à résister au laminage, cette volonté de combattre. On connaissait sa poésie lumineuse et son lyrisme. On a le sentiment ici, à l’heure du bilan, qui est aussi celle de sa fin de vie, qu’il ne lui reste plus – qu’il ne nous reste plus – que le désespoir…

 

Powidoki – Les Fleurs bleues d’Andrzej Wajda

Scénario d’Andrzej Mularczyk

Pologne, 2016

Avec Boguslaw Linda (Stzreminski), Aleksandra Justa (Katarzyna Kobro), Bronislawa Zamachowska (Nika Stzreminska), Zofia Wichlacz (Hania)…

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